La Maison

 


Elle n'avait plus de nom, elle ne savait plus qui elle était. Depuis deux ans, elle était là, sans plus.
Elle s'était vidée de son énergie, à force de trop pleurer. Elle était comme une voiture échouée sur le bord du chemin de la vie, sans essence et sans chauffeur. Elle était là, attendant ou n'attendant pas que quelque chose la pousse. Elle était en état de marche, mais plus aucune force ne la faisait avancer.

Puis, un jour, elle avait fait un rêve.


Elle l'avait interprété comme un signe, peut-être comme un nouveau départ, comme le coup de pouce qui la ferait repartir.

Elle était avec ses amis, ceux auprès desquels, elle vivait depuis plus de trente années dans un monde parallèle, mais qui pourtant étaient si présents, si proches d'elle. Son cheval noir était venu vers elle, lui portant le message du cheval blanc ailé. Il avait besoin d'eux pour quitter la terre, pour prendre son envol avec sa horde. Mais il avait perdu le chemin, il ne pouvait plus voler. Elle était partie tout de suite avec son étalon et ensemble ils avaient galopé, à bride abattue, et le cheval blanc les avait suivi avec tous les siens, sur le chemin boueux et ravagé de la terre, puis ils s'étaient enfin envolés vers le ciel, dégagés de la pesanteur terrestre. La jeune femme et l'étalon noir les avaient regardés partir, heureux d'avoir pu les avoir aidés.
A son réveil, elle s'était demandée si elle reconnaîtrait le signe quand il passerait près d'elle.

 

Plus tard, par hasard, elle était tombée sur la petite annonce. On recherchait une infirmière, dans un petit village, au cœur de l'Aveyron.

Elle arriva à Lunac en pays de Rouergue, un soir de mars, et se sentit tout de suite chez elle. Ce fut comme si, depuis toutes ces années, même celles ou elle croyait qu'elle était heureuse, elle avait attendu cet endroit. Elle s'aperçut, qu'ici, tout ce qu'elle avait toujours aimé et désiré, était réuni. Elle avait voulu la montagne, le petit village de Servi, en Espagne, les vieilles maisons de grosses pierres avec leurs toits de lauze. Elle avait voulu les vallons tous ronds, les arbres bien verts, la douceur de l'air, le calme de la campagne. Elle trouvait un petit bourg, au sommet de la colline, blotti contre son église du XIe , avec ses rues étroites et caillouteuses, sa petite place aux arbres centenaires. Elle trouva aussi sa maison, celle dont inconsciemment, elle avait toujours rêvé.
C'était une ancienne grange rénovée. A l'extérieur, les murs laissaient voir leurs grosses pierres. L'intérieur la ravit dès qu'elle y pénétra et se fut le coup de foudre, entre elle et la maison. Elles s'aimèrent tout de suite, comme si elles s'étaient attendues depuis toujours. Dans la pièce principale, les poutres brunes tranchaient sur les murs clairs, celui du fond était en pierres apparentes. Là-haut, la plus grande des chambres contenait le même beau mur. Mais ce qui faisait tout le charme de sa nouvelle demeure, c'était le magnifique escalier en colimaçon qui partait de l'entrée et semblait monter jusqu'à l'infini.

Elle s'installa, du peu qui lui restait du naufrage de sa vie. Elle reprit espoir, décida de revivre, ou plutôt de renaître. Elle ne voulait plus de la vie d'avant, elle ne voulait plus pleurer, elle pensait surtout, qu'elle ne pourrait plus aimer.
Lorsqu'elle fut bien, lorsque son nid et son installation professionnelle furent achevés, elle se retira dans sa maison.


Pas toujours physiquement, même si c'était souvent le cas, mais aussi par la pensée. Elle pouvait avec une facilité déconcertante, oublier le milieu dans lequel elle était et se retrouver chez elle. Si d'aventure, quelque chose ou quelqu'un l'ennuyait elle s'évadait et rentrait dans sa maison, tout en restant présente pour son entourage. Dans ces cas-là, elle se fermait comme une huître. Elle avait la faculté de parler, de travailler, tout en étant ailleurs. Parfois les gens autour d'elle s'en apercevait, mais ils mettaient son manque de sourire sur le compte de la fatigue.
Mais en règle générale, son travail lui plaisait et les gens qu'elle côtoyait étaient gentils et accueillants. Elle avait été acceptée dès son arrivée dans le petit village et maintenant elle en faisait partie. Elle était reconnue et appréciée de tous, et après tout ce qu'elle avait vécu, c'était pour elle un immense réconfort. Elle participait à la vie de la petite communauté, elle allait aux repas champêtres qui ponctuaient la vie aveyronnaise. Elle s'était même fait plusieurs amis, chose qui ne lui était jamais arrivée dans sa vie d'avant.

Mais bien vite les rencontres avec ses amis s'espacèrent, comme ça, sans qu'elle le veuille forcément. Elle accepta quelques sorties, mais de moins en moins fréquemment. Elle avait envie d'être seule, dans sa maison. Elle s'y sentait à l'abri, protégée. Même si tout allait bien maintenant, parfois, tout au fond d'elle, elle avait encore peur. Peur que sa nouvelle vie ne s'arrête, qu'une catastrophe quelconque ne vienne tout anéantir. Dans ces moments-là, elle s'enfermait physiquement et mentalement. Elle ne voulait voir personne. Elle restait dans sa maison, entourée de ses animaux.
De sa Lucie, petite chienne d'un an, compagne des mauvais jours, avec qui elle avait traversé le tunnel et le désespoir et avec l'aide de laquelle, elle en était sortie.
Il y avait Albert, le chat, qui était là depuis peu. Elle l'avait pris sans trop réfléchir et elle avait encore un peu de mal à l'accepter, car il était venu troubler leur intimité. Il était turbulent et lui avait cassé plusieurs objets et ça, elle ne l'acceptait pas. Un jour, elle avait tout perdu et depuis elle avait un attachement presque maladif pour tout ce qu'elle avait reconstruit. Alors elle n'admettait pas, et elle devenait furieuse.
Etait-ce pour ça, qu'Albert était tombé par la fenêtre et s'était cassé la patte ?

Puis des gens d'avant, étaient venus la voir.
Elle les avait laissés venir, tout en regrettant à chaque fois sa décision lorsqu'ils étaient là. Elle n'aimait pas partager sa maison.

Les vacances arrivèrent et d'autres visites. Elle se rendit vite compte que lorsqu'elle était seule, sa vie était paisible, rien ne se passait. Mais si quelque chose ou quelqu'un l'opportunait, les incidents se multipliaient. Il y eut des verres cassés, une entorse, la table en chêne brûlée, de violents maux de ventre, des vases brisés, un couteau trop coupant, etc...
Elle mit tout ça sur le compte du hasard.

Et Paul vint passer deux jours. Le soir, il voulut dormir avec elle. Elle s'y refusa. Tout ce qu'ils avaient fait ensemble, tous les gestes qu'ils avaient eus, étaient de l'histoire d'avant. Il n'accepta pas sa réaction et la contraignit. La colère la saisit, lui noua le ventre et la submergea. Elle rêva de vengeance. Le lendemain, il tomba dans l'escalier et se fractura la jambe et la cheville.

Puis, son passé la rattrapa. Son mari qu'elle voulait oublier, s'invita. Elle ne voulait pas qu'il vienne. Il voulait parler divorce.


Ils avaient vécu ensemble de nombreuses années, ils avaient eu de bons moments, ils avaient vécu des instants intenses. Puis tout à coup, sans que rien, ou alors pas grand-chose, ne le laisse supposer, leur vie à deux s'était éffilochée, lentement, insidieusement. Elle s'en rendit compte, un peu tard. Elle avait essayé de recoller les morceaux de son bonheur qui s'échappait, mais pas lui. Elle avait tentée de l'avertir, croyant leur amour était assez fort, mais elle s'aperçut que pendant toutes ses années d'amour et de soumission, elle avait été, la seule à être soumise, la seule à aimer. Alors, elle avait baissé les bras, puis s'était éloignée, pensant que le manque d'eux les rapprocherait.
Mais il ne fit aucun geste. Qu'était-ce, vingt ans de vie commune ? Le chagrin ne l'étouffant que très peu de temps, il avait profité de son absence pour donner tout ce qui avait été leur vie. Lorsqu'elle était revenue, elle n'avait plus rien. Elle sombra dans une profonde dépression durant de longs mois.

Maintenant qu'elle n'était plus malheureuse, pas heureuse non plus, seulement bien, elle ne voulait plus de lui. Plus de visites qui ne servaient à rien. Mais au fond d'elle-même, elle aurait tellement voulu se venger. Il lui avait pris tant de choses et donné si peu. Qu'il reste avec l'autre, celle qu'il avait ramassée un soir et à qui, il avait fait ce bébé. Ce bébé qu'à elle, il avait toujours refusé.

Quoiqu'il en soit, il vint.


Alors, juste pour se rendre compte si elle avait vu juste, si sa maison était sa complice, elle essaya.
Quand il entra, elle pensa à son tapis d'entrée. Celui-ci, glissa légèrement, son mari trébucha. Un sourire intérieur illumina la jeune femme. Elle refit l'essai plusieurs fois dans la journée, avec un succès grandissant. Son mari ne s'aperçut de rien, tant elle parvenait à doser son tout nouveau pouvoir.
Puis, il parla divorce. Elle refusa d'abonder dans son sens, il s'emporta. Elle se moqua de lui et le nargua. Il s'énerva, lui fit des menaces. N'étant pas d'un naturel calme et posé, il la frappa. Elle ne dit rien. La nuit venue, il la renversa sur le lit et la prit violemment. Elle se laissa faire, ruminant sa vengeance.
Lorsqu'il fut endormi, elle pensa sa maison, le plancher, les escaliers, les murs, le plafond. Elle lui donna son énergie, sa force, sa rage, sa colère, son amertume d'un bonheur envolé. Puis, elle s'abandonna.


Au petit matin, la maison commença à trembler imperceptiblement. Son mari se réveilla, croyant un tremblement de terre. Le lit sembla frissonner. Les murs se mirent à gondoler. Le jeune homme la regarda, elle sourit. Il comprit que quelque chose se passait. Il interrogea. Elle continua de sourire, sans répondre. Il se leva, alla vers la porte. Celle-ci refusa de s'ouvrir. Il commença lentement à paniquer.
Mais elle n'en avait pas assez. Elle regarda la porte, celle-ci s'ouvrit.
Son mari s'était toujours moqué de ses recherches ésotériques, de son attirance pour la magie et les phénomènes paranormaux. Pourtant, elle n'avait jamais vraiment essayé de pratiquer. Mais depuis que tous ces événements s'étaient succédés, elle se sentait soudainement très douée.

Il descendit les escaliers, du moins ce fut son intention. La première marche se déroba, il glissa. La troisième le rattrapa, en s'étirant brusquement. Il s'agrippa à la rampe. Elle frémit, devint toute molle. Il arriva à reprendre son équilibre. La jeune femme, ou la maison, le laissèrent atteindre le palier. Il pénétra dans le salon, le cœur battant, la peur au creux du ventre. Il regarda sa jeune femme s'approcher. Mais il refusait, encore, au fond de lui, de croire qu'elle y était pour quelque chose.


- Je t'ai tant aimé, dit-elle simplement.


Elle posa sa bouche sur ses lèvres qui lui avaient fait tour à tour, tant de bien et tant de mal. Puis, elle alla s'asseoir et laissa faire sa maison.

Le plancher se remit à vibrer doucement, les murs à osciller. Le sol s'inclina peu à peu vers le palier que ne fermait aucune porte. Son mari ne put se retenir et tomba. Il glissa vers l'escalier en colimaçon qui doté d'une vie propre s'était redressé, plaquant ses marches, les unes contre les autres verticalement, si bien qu'il y eut un trou, à l'endroit où il se trouvait quelques instants plus tôt. Le jeune homme glissa, glissa vers l'abîme sans fond. Il attrapa la rampe qui était toujours là et resta suspendu.
Elle s'approcha. Il la regarda. Elle leva la main, la rampe frémit. La terreur l'envahit. Elle posa ses deux mains sur les siennes. Elles étaient glacées. Le froid pénétra le jeune homme doucement, ses doigts se raidirent et il sut qu'il allait lâcher prise.
A l'ultime seconde, lorsqu'il ne les sentit plus, elle le rattrapa dans sa chute en lui saisissant les poignets. Avec une force qu'il ne lui aurait jamais soupçonnée, elle le remonta et le laissa retomber sur le palier.


- Ecoute-moi bien dit-elle d'une voix calme et froide, jamais je ne divorcerai, tu m'entends et ne reviens jamais ici, ou cette maison te tuera, ajouta-t-elle.

Elle ferma les yeux, un court instant.
Les escaliers reprirent leur place, le trou se referma, la porte d'entrée s'ouvrit.
Son mari la regarda, se demandant enfin, s'il n'avait pas fait une erreur quelque part. Il se leva, descendit les marches lentement. Il se retourna une dernière fois et sortit. La porte se referma.

La jeune femme prit une profonde inspiration, se rechargeant de l'énergie qu'elle avait donnée à sa maison. Elle refusa de penser. Elle s'assit dans un fauteuil, le chien à ses côtés et s'endormit.

 

 

Marvie

 

 

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Dernière mise à jour de cette page le 17/06/2009

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